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Souveraineté alimentaire : le Maroc face au dilemme de l’eau et des importations

La souveraineté alimentaire redevient un enjeu central pour le Maroc. Entre la guerre en Ukraine, les tensions dans le détroit d’Ormuz et la succession des sécheresses, les crises récentes ont rappelé la vulnérabilité des pays dépendants des importations alimentaires. Pour le Royaume, la question n’est plus seulement de produire davantage, mais de savoir quoi produire, avec quelles ressources et pour quelle priorité : l’exportation ou la sécurité alimentaire nationale.

Le Maroc dispose pourtant d’atouts réels. Selon une étude citée par Challenge et reprise par Le360, le pays figure parmi les huit nations africaines les mieux classées dans le Top 50 mondial des pays les plus autosuffisants. Mais cette performance cache de fortes disparités selon les produits. Le Royaume est excédentaire pour les fruits, avec un taux d’autosuffisance estimé à 161 %, mais reste très dépendant de l’extérieur pour d’autres denrées essentielles.

Cette dépendance est particulièrement visible pour les produits de base. Le Maroc ne couvre qu’une partie de ses besoins en produits laitiers, en féculents, en blé ou en sucre. Pour le maïs et les huiles de graines, la dépendance est presque totale, avec des importations qui couvrent respectivement la quasi-totalité des besoins. Autrement dit, le pays exporte des productions à forte valeur ajoutée, mais reste exposé sur plusieurs produits essentiels à la consommation quotidienne.

Ce déséquilibre est en grande partie l’héritage des choix agricoles opérés depuis le Plan Maroc Vert, puis poursuivis avec Génération Green. Ces stratégies ont encouragé des filières rentables, souvent tournées vers l’exportation, au détriment de certaines cultures vivrières comme les céréales. L’argument économique est clair : un hectare de céréales rapporte bien moins qu’un hectare consacré à d’autres cultures plus valorisées sur les marchés.

Mais cette logique de rentabilité se heurte désormais à une contrainte majeure : l’eau. L’agriculture mobilise environ 85 % des ressources hydriques disponibles au Maroc. Dans un pays confronté à un stress hydrique structurel, cette donnée change profondément la manière de juger la performance agricole. Une culture peut être rentable financièrement tout en étant coûteuse pour les nappes phréatiques, les barrages et l’équilibre territorial.

L’irrigation localisée, notamment le goutte-à-goutte, a longtemps été présentée comme une solution. Sa superficie a fortement augmenté grâce aux subventions publiques. Pourtant, selon les critiques relayées dans l’article, cette modernisation n’a pas nécessairement réduit la pression sur l’eau. Elle a parfois permis d’étendre les cultures irriguées dans des zones arides, créant un effet inverse à celui recherché.

Le débat devient encore plus sensible avec la notion d’“eau virtuelle”. En exportant des agrumes, des tomates ou d’autres produits agricoles issus de régions comme le Souss-Massa, le Maroc exporte aussi indirectement l’eau utilisée pour les produire. Cette eau virtuelle représenterait une part significative de l’eau agricole totale. Dans un contexte de sécheresse persistante, cette réalité alimente les appels à revoir le modèle productif.

Le gouvernement a commencé à réagir à ces critiques. Les subventions accordées à certaines cultures jugées très consommatrices d’eau, comme les agrumes, les pastèques et les avocats, ont été suspendues. Le signal est important : l’État reconnaît que toutes les cultures ne peuvent plus être soutenues de la même manière dans un pays où l’eau devient une ressource stratégique.

Reste à savoir si ces mesures suffiront. Le Maroc doit trouver un équilibre délicat entre plusieurs impératifs : protéger ses exportations agricoles, préserver les revenus des agriculteurs, sécuriser les produits alimentaires de base et réduire la pression sur ses ressources hydriques. C’est un arbitrage difficile, car chaque choix produit des effets économiques, sociaux et environnementaux.

La souveraineté alimentaire marocaine ne pourra donc pas se résumer à une hausse de la production. Elle passera par une réorientation plus fine du modèle agricole : produire mieux, économiser l’eau, renforcer les stocks stratégiques et réduire les dépendances les plus critiques. Dans les années à venir, l’enjeu sera moins de savoir si le Maroc peut nourrir sa population que de savoir s’il peut le faire durablement, sans épuiser la ressource qui conditionne toute son agriculture.