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Sénégal : Bassirou Diomaye Faye face au pari risqué de l’émancipation

Au Sénégal, Bassirou Diomaye Faye a ouvert une séquence politique à haut risque. En décidant de se séparer de son premier ministre Ousmane Sonko, vendredi 22 mai, le président sénégalais ne procède pas seulement à un remaniement gouvernemental. Il rompt avec l’homme qui a largement contribué à son accession au pouvoir, le visage le plus populaire du Pastef et l’un des principaux architectes de la victoire présidentielle de mars 2024.

Cette rupture est d’autant plus forte que les deux hommes ont longtemps incarné un même destin politique. Ensemble, ils ont bâti le Pastef, parti d’opposition à Macky Sall, avant de conquérir le pouvoir. Empêché d’être candidat à la présidentielle en raison d’une condamnation, Ousmane Sonko avait alors désigné Bassirou Diomaye Faye comme porte-drapeau du mouvement. Une fois élu, ce dernier l’avait nommé premier ministre, scellant un tandem qui semblait devoir structurer durablement le nouveau pouvoir sénégalais.

Mais ce tandem a fini par exploser. En remerciant Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye tente de reprendre la main sur l’exécutif et de s’affirmer comme seul centre de décision. Le pari est audacieux, mais il fragilise aussi la base politique du président. Car Sonko conserve une influence considérable au sein du Pastef, auprès des militants et dans l’opinion. Son éviction du gouvernement ne signifie donc pas sa marginalisation. Au contraire, elle semble ouvrir une nouvelle bataille d’influence au sommet de l’État.

La preuve est venue très vite. Quelques jours après son départ de la primature, Ousmane Sonko a été élu président de l’Assemblée nationale, où le Pastef dispose d’une large majorité. Ce poste lui donne désormais un levier institutionnel majeur. Il peut contrôler l’action du gouvernement, peser sur l’agenda parlementaire et compliquer la marge de manœuvre du chef de l’État. Bassirou Diomaye Faye devra donc composer avec un ancien allié devenu incontournable, désormais installé au cœur du pouvoir législatif.

Le nouveau premier ministre, Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô, arrive dans ce contexte explosif. Économiste de formation, passé par les institutions financières régionales, il incarne un profil plus technocratique que politique. Sa nomination peut être lue comme une volonté de rassurer les partenaires économiques du Sénégal, alors que le pays traverse une séquence budgétaire délicate. Mais elle risque aussi d’alimenter les tensions avec l’aile la plus militante du Pastef, attachée à une ligne souverainiste et méfiante vis-à-vis des exigences des bailleurs internationaux.

Le dossier le plus sensible reste celui de la dette. Selon Le Monde, celle-ci est estimée à 132 % du PIB, un niveau qui place Dakar sous pression et complique les discussions avec le Fonds monétaire international. Le FMI conditionne le déblocage de nouveaux financements à une restructuration, une perspective politiquement explosive. Pour une partie du Pastef, accepter les conditions du Fonds reviendrait à imposer des sacrifices sociaux : réduction des subventions, restrictions budgétaires, voire pression sur l’emploi public.

C’est là que se joue le vrai risque pour Bassirou Diomaye Faye. S’il suit une ligne de discipline financière, il peut rassurer les marchés, les agences de notation et les partenaires internationaux. Mais il prend le risque de se couper d’une partie de sa base politique. S’il refuse cette ligne, il préserve davantage l’identité originelle du Pastef, mais expose le pays à une crise de financement. Entre stabilité économique et fidélité militante, le président sénégalais avance désormais sur une ligne de crête.

Cette crise marque donc un tournant dans le pouvoir né en 2024. Bassirou Diomaye Faye cherche à s’émanciper de l’ombre de Sonko, mais cette indépendance a un coût : celui d’un rapport de force permanent avec son propre camp. Le président peut y gagner une stature d’homme d’État autonome. Il peut aussi y perdre le soutien politique qui l’a porté au sommet. Au Sénégal, la question n’est plus seulement de savoir qui gouverne, mais avec quelle majorité réelle, quelle ligne économique et quelle capacité à tenir ensemble les promesses de rupture et les contraintes du pouvoir.